Ainsi que nous l’avons annoncé dans notre dernier numéro, nous publions le discours prononcé par M. Pajot à l’inauguration du monument aux morts, ainsi que l’admirable lettre du regretté frère de M. Bouillé, instituteur.
Monsieur le sous préfet, Mesdames, Messieurs, chers enfants, chers poilus mutilés, blessés ou non blessés, qui m’entourez.
Après beaucoup d’autres communes de France, et de notre département, Saulzais, notre chef lieu de canton, en particulier, c’est aujourd’hui, le tour de La Celette, que j’ai le grand honneur d’administrer depuis vingt huit année, d’inaugurer le modeste Monument que nous avons devant nous, monument destiné à perpétuer le souvenir des braves soldats de la commune et de la Grande Guerre, morts aux champ d’honneur ; pour la Patrie ! pour la France ! Pour la république !
La mort, sous le spectre infernal du Génie de la Guerre, a fait rage partout, dans les airs et sur terre, au fond des ondes et dans l’antre de la terre.
Partout, l’horrible guerre, imposée à un simple avide de la paix, a fait des victimes, augmenté le nombre des veuves et des orphelins, produit des deuils innombrables. Partout la destruction a porté ses ravages, non seulement sur le front, mais à des centaines de kilomètres.
Rien n’a été épargné ; Humbles chaumières ou riches habitations, château, palais, édifices religieux, écoles, hôpitaux, ambulances surmontées de la croix rouge, ont été la proie de la barbarie, de ces infâmes boches que l’histoire clouera au pilori.
Ils ont employé tout ce que la science, qui ne s’occupe pas seulement des œuvres fécondes de la vie met au service de la destruction. Ils ont employé même l’assassinat, la fusillade en masse, contre de paisibles populations, vieillards, femmes, enfants, qui n’avaient sur le tort d’aimer trop leur Patrie. Tout a été bon à ces criminels, commandés par des bandits, pour semer la mort ; le poison, les gaz les plus délétères, jusqu’aux virus des maladies les plus contagieuses, presque toujours mortelles. Et dire que le commandant en chef de cette soldatesque, disciplinée dans le crime, était une tête couronnée, pour laquelle la justice immanente ne s’est pas encore prononcée ?
Non seulement ils ont semé la mort partout en nous enlevant 1.500.000 de nos braves défenseurs, appartenant surtout à nos populations des campagnes, les nôtres, mais les blessés ; les malades des suites de la Guerre, les petits et grand mutilés, se comptent par centaines de milliers.
Je salue bien bas, respectueusement et fraternellement, toutes les victimes du devoir et les poilus ici présents, y compris, ils sont trop rares hélas : ceux qui sont sortis indemnes de la fournaise, véritable enfer, si bien dépeint par barbusse, nous ne les oublierons jamais, car ils ont droit, tous à notre plus vive sollicitude. Le gouvernement de la république a déjà créé des pensions plus ou moins fortes à ceux qui ont perdu toute ou partie de leurs capacités de travail.
Il s’est aussi, et avant tout, chers morts, occupé de venir en aide à vos veuves, à orphelins, et à vos ascendants dans le besoin. Nous ferons en sorte que le sort des plus méritants soit encore amélioré. Vos orphelins, si vos familles l’ont accepté, ont été adoptés par le gouvernement de la république, et portent le nom de pupilles de la Nation.
Pour la plupart ils pleurent nos écoles laïques dans lesquelles ils ont un gratuit et libre accès.
M’adressant à ceux des écoles de la Celette, ainsi qu’à leurs camarades, le suis heureux de leur lire une admirable lettre d’un vaillant jeune maître de l’enseignement, un brave aussi celui là, Henri Bouille, instituteur à Parie.
Henri Bouillé quelques heures avant la mort, survenue le 1er janvier 1915 adressait à ses élèves la lettre suivante :
Lettre écrite par M. Bouillé, le 31 décembre 1914, veille de sa mort, et adressé aux élèves de l’école communale du Passage St Pierre, n°8
Le 31 décembre 1914
Mes chers Enfants,
Nous voici arrivés à la fin de cette année 1914 qui aura sa place dans l’histoire du monde.
Nous avons vécu le premier semestre ensemble, travaillant paisiblement, côte à côte, dans le calme de la paix.
Depuis juillet, nous sommes déparés, et tandis que grâce à l’héroïsme de nos troupes, vous pouvez continuer vos études, dans la quiétude d’une ville préservée de l’invasion, je vis, pour ma part, au milieu d’horreur inimaginables.
Maudits à jamais soient ceux qui, par orgueil, par ambition ou par le plus solide des intérêts, ont déchaîné sur l’Europe un tel fléau, plongé dans la plus effroyable misère et ruiné, à jamais peut-être, tant de ville et le village de notre belle patrie.
Maudit soient à jamais ceux qui portent, et porteront devant l’histoire, la responsabilité de tant de souffrances et de tant de deuils.
Les siècles futurs flétriront leur mémoire.
A nous, une autre tâche incombe.
Nous autres, soldats défenseurs de nos libertés et de nos droites, il nous faut redoubler d’énergie et de ténacité, pour chasser à jamais de notre pays un ennemi qui y a accumulé tant de malheurs. I nous faut garder intacte la fois en la victoire finale, qui sera le triomphe de la justice.
Il nous faut être prêt à risquer chaque jour notre vie dans les plus terribles des combats, être prêt à endurer chaque heure mile souffrances morales et physiques.
Tous ces sacrifices, nous les consentons avec bonne humeur, pour arriver au succès définitif.
Nous saurons aussi grader pieusement la mémoire des camarades qui chaque, par centaines, tombent à nos côtés.
Et rappelez-vous, mes enfants, que le patrouilleur qui risque sa vis dix fois, pour fournir à son chef un renseignement qui aidera à la victoire, mérite notre admiration au même titre que le plus habile de nos généraux.
Mais vous aussi, mes chers amis, avez aujourd’hui votre devoir tracé. Songez que vous êtes l’espoir de demain. C’est votre jeune génération qui devra remplacer vos aînés tombés au champ d’honneur. N’oubliez pas que notre France fut, de tout temps ; ) la tête du monde civilisé, c’est elle qui, toujours, au cours des siècles, a fourni au monde les plus grands génies : artistes, savants, littérateurs, penseurs de toutes sortes. Cette renommée intellectuelle, artistique, morale, de la France, c’est à vous demain de la soutenir. Le plus humble artisan, s’il apporte dans son travail quotidien tout son cœur et tout le goût de se race, a contribué à cette tâche.
Ecoliers, étudiez donc courageusement en classe, adolescents, complétez, après l’école cotre instruction primaire, adultes, travaillez sans relâche à cotre éducation professionnelle. Montrez demain au monde, que la saignée qu’elle a subie, n’a point appauvri notre race. Montrez vous dignes de vos aînés, de ceux qui relevèrent notre nation abattue, au temps de l’invasion normande comme au temps de Jeanne d’Arc, au début du XVII siècle, comme aux temps héroïque de la révolution ou après l’année terrible de 1870.
Quelle que soit l’issue de la guerre actuelle, il faut que le génie français vive. Nous autres, qui avons fait joyeusement le sacrifice de notre vie et qui, demain peut-être, serons morts, nous comptons sur vous pour cela et nous nous léguons cette tâche avec confiance. Et, puisque nous voici au terme de l’année 1914, faisons tous ensemble des vœux, pour que, bientôt, revienne dans notre beau pays, avec la victoire, la paix, le travail et le bonheur.
A tous, au revoir, et mon souvenir ému.
Boullé.
Henri Boullé, fils d’instituteur (son père est à la tête de l’école de Preuilly), est le frère du nôtre, votre maître aimé, mes chers enfants, qui lui aussi a fait tout son devoir pendant les quatre années qu’il a passées au front.
La petite commune de La Celette, qui ne comptait pas 600 habitants, a fourni, à la démobilisation et pendant la guerre, tant e territoriaux, qu’en réservistes et en soldats de l’active 110 hommes environ. Beaucoup, pères de famille, ont rejoint leur poste en même temps que leurs fils. Tous sont partis avec enthousiasme en laissant leur famille dans la tristesse et souvent dans l’embarras. De ce membre, 36 en y comprenant les enfants des familles qui habitent maintenant la commune ne sont pas revenus.
Je prie M. Pasquet, président de la société des Mutilés du canton de vouloir bien faire l’appel de la liste des 36 et tous les assistants de vouloir bien répondre, après chaque nom : Mort pour la France !!!
Quelques uns de cette liste sont des disparus, qui sont certainement morts mais dont les corps n’ont pu être identifiés sur les champs de bataille. Trop nombreux dans la France entière, ces héros ignorés, ces héros anonymes ? On vient, en honorant l’un d’eux dont le corps repose sous les arcades de l’Arc de Triomphe de l’étoile, depuis le jour anniversaire de l’armistice, de les honorer tous.
Du reste comme pour ceux de la commune de La Celette, leurs noms et prénoms, quand même leurs corps n’a pu être identifié, n’en passeront pas moins à la postérité.
Pendant ces années douloureuses j’ai vécu comme maire, des heures d’angoisses inimaginables, et quand, en pleine nuit, j’entendais frapper à la porte, j’avais le pressentiment, hélas souvent justifié, d’une très mauvaise nouvelle, de l’annonce d’un soldat mort, ou dans un état désespéré. On me conviait alors à aller immédiatement prévenir la famille, à la réconforter, à la consoler. En arrivant chez ces pauvres gens, en voyant la douleur de tous, pères, mères, veuves, enfants, au souvenir surtout de ces chers morts, que je connaissais avant leur départ, et qui espéraient tant revenir, j’étais gagné par le chagrin et je pleurais avec la famille au lieu de la consoler, drôle de consolateur !
Pour quelques uns cette pénible tâche à dépassé mes forces, et j’ai dû la confier à d’autres.
Ici j’ai encore l’occasion de répéter ce que j’ai dit ailleurs dans les mêmes circonstances.
Dans les guerres précédentes ; victorieuses ou non, les soldats de la France, même les plus héroïques étaient des héros ignorés. Le nom d’un seul, du grenadier La Tour d’Auvergne, a été conservé par l’histoire, ainsi que le nom des grands chefs. Tous les autres sont l’objet de l’oubli le plus complet. C’était bien suffisant pour la chair à canon.
Aujourd’hui les soldats de la Grande Guerre, morts pour la Patrie, ne seront plus des héros ignorés. Ainsi en a décidé le Gouvernement de la république.
Les noms de tous, sans en excepter un seul, chefs et soldats, seront dans les communes où ils ont reçu le jour, gravés sur des plaques de marbre lesquelles seront déposées dans les écoles, les mairies et autres édifices publics ou fixées aux monuments élevés en leur honneur.
Chefs et soldats ont été unis dans les batailles qui nous ont donné la victoire ; chefs et soldats seront unis dans la Gloire. Ils entreront ensemble dans l’immortalité.
Chefs et soldats ont fait ensemble le sacrifice de leur vie sur l’autel de la Patrie. La mort glorieuse, les a frappés dans un sursaut d’héroïsme. Qu’ils soient ensemble glorifiés tous ces braves des braves.
Ils ont sauvé la France ; ils lui ont rendu l’Alsace et la Lorraine ; ils ont sauvé la république ; ils ont sauvé la liberté du monde entier.
Honneur à eux ! Honneur à leurs enfants bien aimés !
Qu’ils dorment en paix leur dernier sommeil, nous leur donnons l’assurance que la France et la république, unies à jamais, marcheront à l’assaut du progrès incessant, et des œuvres fécondes de la paix et de la liberté.
Ils se sont battus espérant que ce serait la dernière guerre ; que leurs enfants n’auraient pas à subir pareilles horreurs. Jurons de donner satisfaction à leur noble idéal. Jurons, par tous les moyens en notre pouvoir de nous opposer à toutes nouvelles guerres et envoyons aux gémonies tous les tyrans, toutes les têtes couronnées auteurs de ce plus grand des fléaux.
Hommage très respectueux à nos chers Morts, et vive la France et la république !!!
Source: L'Avenir du Cher N1879 du 5 décembre 1920 - Transcription Monumentsducher1418