Discours de M. Delelis, Maire de Sancoins
M. Delelis, au nom de la population de Sancoins, prononce le discours suivant :
Ma première parole sera pour vous remercier d’avoir bien voulu accepter l’invitation que j’ai eu l’honneur de vous adresser au nom du Conseil municipal et de la ville de Sancoins. Votre présence au milieu de nous, aujourd’hui, nous est un précieux témoignage de la part que le Gouvernement de la République prend au deuil de la cité, en même temps que de sa sollicitude pour une population dont le loyalisme vous est bien connu et dont l’amour pour les institutions démocratiques du pays est indéfectible.
Je remercie sincèrement M. le général commandant le 8e corps d’armée, représenté ici par M. le lieutenant-colonel Momenteau, du 95e régiment d’infanterie, MM. Les sénateurs et députés du département qui se sont empressés de venir rendre hommage à nos glorieux morts. J’ai à présenter les excuses de M. le sénateur Breton, qui me charge de dite aux parents si éprouvés qu’il est avec eux en ce moment. Je remercie également M. le conseiller général, MM. Les Maires et tous ceux qui ont répondu à notre invitation.
Monsieur le Préfet,
Mesdames, Messieurs ,
Mes chers enfants,
Au nom du Conseil municipal, j’accepte en dépôt ce monument, dont la remise vient de nous être faite et en même temps en son nom et au nom de la population tout entière, j’adresse au Comité les plus sincères remerciements.
Au nom de ceux qui nous succèderont à l’Hôtel de Ville, je déclare qu’il sera l’objet de nos soins les plus pieux, afin qu’il reste pour les générations à venir le témoignage toujours présent du sublime sacrifice d’une pléiade de héros.
En juillet 1914, malgré toutes les rumeurs qui venaient de l’Orient, ces héros se livraient tranquillement aux travaux de la pais. On parlait de guerre sans y croire toutefois, et eux, dont les âmes éprises d’idéal, rêvaient de fraternité universelle, eux surtout n’y croyaient pas.
Brusquement, le tocsin sonne. La France, victime d’une lâche agression, appelle ses enfants aux armes. Tous, ils quittent les champs, l’atelier, la salle d’études, tous, sans murmure, le sourire aux lèvres plutôt, ils accourent se mettre au service de la Patrie. Pauvres mères ! combien la séparation fut pour vous cruelle ! Vous saviez déjà, votre amour maternel vous avait averties, que vos fils ne vous reviendraient pas. Et pourtant vous fûtes vaillantes et vous avez retenu vos larmes pour leur montrer vos sourires et leur donner la suprême énergie.
Dès les premiers engagements, les mauvaises nouvelles nous parvinrent : les hécatombes, disait-on, étaient horribles ; aussi l’anxiété se lisait sur tous les visages ; chacun attendait la fatale dépêche. Elle vint pour vous, pauvres parents qui pleurez aujourd’hui ces êtres aimés et vos espoirs évanouis.
Dois-je redire ici comme ils sont morts ? Il faudrait, pour cela, reprendre la longue liste des citations qu’ils ont méritées.
Chacun d’eux ayant compris, dès le début, qu’il s’agissait de sauver l’indépendance du pays et la liberté du monde, chacun d’eux s’était offert en holocauste sur l’autel de la Patrie, avec une simplicité qui fut une suprême grandeur. Et, aux jours les plus sombres de la bataille, sur l’Yser comme à Verdun, en Artois comme en Champagne, debout « comme une hybre vivante », selon les paroles du grand poète national, ils nous firent un rempart vivant de leur poitrines, dédaigneux de la mitraille qui les couchait sur cette terre chérie déjà rouge de leur sang et où dormaient par milliers les vieux ancêtres et les héros des siècles passés.
Plus de quatre ans, sans répit, la lutte dura, lutte sauvage, mais lutte épique, engloutissant l’une après l’autre toutes les forces vives de la Patrie. Mais il est écrit que la France ne peut disparaître ; que, pour le salut du monde, elle ne doit pas mourir.
La Victoire vint donc couronner tous ces sacrifices héroïques dont aucune histoire ne peut donner l’exemple, mais le bilan était formidable : un million et demi de morts remplissant le cimetière sacré qui s’étend de la mer du Nord aux Vosges, et la petite ville de Sancoins, pour elle seule, comptait cent quarante-six de ses enfants disparus dans la tourmente.
Morts héroïque dont la vie fut si courte et les exploits si grands, vous, dont le sang généreux nous a sauvés d’une oppression plus dure que tous les maux, nous nous inclinons bien bas, nous les « pygmées, devant vous, les « géants ». Jamais notre reconnaissance, jamais les soins pieux dont nous entourerons ce monument que notre piété élève à votre mémoire n’atteindront à la hauteur de votre œuvre prodigieuse. Recevez donc aujourd’hui, comme un bien faible hommage, cette modeste palme, expression du souvenir ému de toute une population qui sait que vous êtes là, présents, dans cette atmosphère qui nous entoure, qui sait que vous avez quitté vos champs élyséens et êtes revenus au milieu de nous pour nous inspirer et nous donner l’énergie nécessaire pour achever votre tâche.
Car elle est loin d’âtre terminée. Vous avez sauvé le pays, mais il reste profondément blessé. A nous de panser ses blessures, de réparer les maux de la guerre ! Ce sont les difficultés de cette tâche qui font la gravité de l’heure présente. Pour les vaincre, il n’est pas de trop de toutes nos énergies combinées et c’est pourquoi le croix exprimer votre ultime pensée en prêchant l’union des cœurs devant le danger commun. Vous ne nous pardonneriez pas notre impuissance et votre malédiction s’étendrait sur nous qui avions rendus inutiles les suprêmes sacrifices que vous avez faits à la Patrie.
A vos noms, qu’il me soit permis d’associer les noms de ceux qui, en d’autre temps, combattirent aussi pour la liberté. Je veux parler de nos fédérés de la grande révolution. Comme vous, ils ont été les martyrs de la plus sainte des causes ; comme vous, ils ont droit à notre reconnaissance infinie.
Il serait superflu d’ajouter que notre reconnaissance va enfin à ceux qui, ayant vécu les heures sanglantes de la tourmente, ont été épargnés par la mitraille et sont revenus reprendre leur place au foyer familial, à tous ces mutilés qui pleurent avec nous leurs héroïque compagnons d’armes. Devant le mortel danger qui menaçait le pays, eux aussi avaient fait le sacrifice de tout ce qu’ils avaient de plus cher. La mort les a épargnés, mais vivant aujourd’hui, ils n’en restent pas moins aussi grands que nos morts.
Et vous, pauvres parents dont la douleur s’est ravivée en cette cérémonie du souvenir pères, mères, épouses, pauvres orphelins qui ne connaissez plus les caresses d’une main paternelle, séchez vos larmes, ils ne sont pas morts, ceux que vous pleurez, ils sont plus vivants dans nos cœurs où leurs noms sont gravés en lettres indestructibles, comme ils le sont sur cette pierre ; ils vivront éternellement car nous transmettrons pieusement à ceux qui nous suivront et leur souvenir et celui de leurs belles actions.
Quant à vous, jeunes enfants, qui vous êtes associés à la glorification de nos morts, que cette cérémonie vous rappelle que la guerre, qui fait verser tant de sang et de larmes, est le plus terrible des fléaux ; que cette cérémonie vous donne la sainte horreur de la guerre, de la guerre injuste, de la guerre de conquête ; mais qu’elle vous donne aussi le courage d’imiter vos aînés, si la France était lâchement attaqué.
Alors, vous reviendriez ici écouter la voix de « Ceux qui, pieusement sont morts pour la Patrie. » et ils vous diraient :
« Laissez vos outils et quoi qu’il vous en coûte, quittez vos familles aimées sans jeter un regard en arrière, sans pousser un cri, sans verser une larme. La France est votre sainte mère à tous et il faut qu’elle vive si vous-mêmes vous ne voulez pas périr. Vous mourrez peut-être, mais la mort est bénie quand elle est salutaire ; elle n’est plus la mort, mais l’Immortalité.
Ramassant alors les armes échappées de leurs mains glacées, vous reprendriez le poste de combat, afin que notre douce et belle France puisse, à l’abri de vos poitrines, continuer son œuvre civilisatrice, commencée il y a dix-huit siècles, mission qu’elle accompli en se donnant généreusement à tous et qui lui assure les sympathies et l’admiration du monde, la Gloire et l’Immortalité.
Gloire à notre France éternelle !
Gloire à ceux qui sont morts pour elle !
Aux martyrs ! aux vaillants ! aux forts !
A ceux qu’enflamme leur exemple,
Qui veulent place dans le temple
Et qui mourront comme ils sont morts.
En terminant, je veux remercier l’artiste et ses collaborateurs. Ils ont droit aux plus sincères éloges. Leur œuvre confirme non seulement leur talent, mais aussi leur admiration pour nos glorieux disparus.
Source: La Dépêche du Berry du 19 juillet 1922. Transcription Monumentsducher1418