Inauguration...
Discours prononcé par Marcel Plaisant à Saint-Amand à l’inauguration du monument aux enfants tombés pour la Patrie.
Mesdames,
Messieurs,
S’il faut démontrer combien nous domine la vertu des enfants que nous célébrons aujourd’hui, nous ne saurions en laisser paraître une preuve plus éclatante que l’infirmité de la parole devant le flot des sentiments qui oppressent notre âme, comme tant d’hommes se sont dressés pour clamer notre douleur, comme tant d’orateurs ont exalté la noblesse de ces héros, et que ni la consolation ne donnera la paix aux cœurs, ni les louanges ne restitueront la beauté du sacrifice.
De toutes les pensées qui doivent être évoquées par ceux qui ont accompli les choses de la guerre, des misères du combattant, des angoisses des siens qui attendent au foyer, puis de l’horreur causée par la lugubre nouvelle qui achève l’histoire de famille dans une sombre trilogie, de toutes les heures néfastes et inconnues de la vie privée qui donnent leur triste réponse aux jours fastes des triomphes publics, de tous les chagrins, de toutes les détresses et de toute les ruines, quand bien même je traduirais librement le souvenir implacable néanmoins, mon oraison resterait courte devant les larmes des mères.
Autant ces peines sont obscures, autant ces sentiments nous sont insaisissables, autant resplendit la pure gloire des enfants morts pour la patrie devant la cité qui les a vus naître. Ils ont versé leur sang pour elle ; elle était l’image présente à leur mémoire ; sa radieuse figure dissipait le mystère du symbole et s’imposait à leur passion.
Aujourd’hui, ils appartiennent au culte public. En érigeant cette pierre décorée d’une inscription qui porte leurs noms de ceux qui ont vaincu, la cité menacée par les barbares qui doit la vie au don suprême de ces hommes, veut leur rendre leur sublime offrande tandis qu’elle les élève à l’immortalité !
Que si la postérité a parfois méconnu la fortune des batailles, que si l’oubli a jeté l’ombre de sa grande aile sur des guerres qui ne sont que des guerres, les enfants de nos enfants n’auront pas le droit de penser et de respirer sous les cieux sans en exprimer la gratitude à ces citoyens qui ont été des soldats de l’humanité. Admirons leur grandeur par l’âge inouï qu’ils ont vécu. Dans une seule pensée de mort, toutes les extrémités de l’invention humaine recherchées pour détruire la chair destinée à la création ; des champs de ruine sans bornes, désolés par une haine sans frein ; une retraite qui se précipite comme un désastre et qui s’arrête soudain par l’éclat d’une victoire ; la torpeur apparente des années qui passent et d’un combat qui languit, alors que les ennemis se poursuivent dans les nues et dans les entrailles de la terre ; un peuple qui rassemble sous ses drapeaux toutes les nations généreuses autant grisées par son héroïsme qu’enflammées au souffle de la liberté ; enfin le triomphe de la France assuré dans un élan suprême tandis que les fils de la Révolution assistent à la chute de vingt-cinq couronnes, et que les descendants des vaincus de 1815 et de 1871 deviennent les arbitres des grandes mutations, et pétrissent la vieille Europe à leur volonté glorieuse qui ne connaît plus d’autre majesté que cette du droit. Tel est le spectacle, telle est l’œuvre dont les soldats de 1914 à 1918, dont nos illustres compatriotes ont été les témoins et les ouvriers sanglants.
Trop grande et trop belle fût cette œuvre pour que nous n’ayons pas le devoir inéluctable de la conserver et de l’augmenter.
Mais si nous devons défendre la traité, épilogue de cette odieuse agression, dans les reprises ordonnées par la justice, dans les réparations matérielles, imposées par le sens plus élémentaire de la responsabilité, n’est-ce pas encore administrer le legs moral dont ces glorieux enfants nous ont confié le dépôt, que de faire régner la paix, que d’insuffler au milieu des discordes l’esprit de la paix.
L’orient qui s’était déjà empourpré dans ces jours tragiques a laissé apparaître à nouveau des lueurs inquiétantes. Entre nos alliés qui marquent une rapide impatience lorsqu’ils se sentent directement touchés dans leurs intérêts vitaux, et une armée victorieuse gonflées de tous les espoirs d’une race, la France a exercé une méditation bienfaisante. Elle a fait droit aux revendications légitimes, des patriotes ottomans, elle a loyalement prêté ses bons offices à la nation britannique, elle a sauvegardé la liberté des droits qui ne lui est pas moins chères que la permanence de la paix.
Puissent tous ses alliés le remercier de ce nouveau témoignage de son désintéressement et de son amour de l’ordre européen en la secondant avec la même franchise dans tous les actes nécessaires à sa reconstitution.
Ainsi nous aurons obéi à la pensée de ces morts toujours vivants dans le domaine éthéré de la vérité et de la justice.
Ville de Saint-Amand, comme tu as élevé ce monument à ton deuil et à ton orgueil ainsi tu as demandé au sculpteur qu’il livre toute ton âme dans ces images. Au passant qui descend de tes gracieuses collines, tu présentes d’abord la mère douloureuse, les voiles clos comme son cœur, le regard tourné vers les grands arbres, dont la majesté fait cortège à son auguste peine ; puis, lorsqu’il entre chez toi vers la lumière et vers l’action, la victoire lui montre ton fils le plus beau pour dire à cet homme qui passe que les cités sont immortelles par la force, par la virilité et par la confiance de leurs enfants.
Source: L'Avenir du Cher du 22 octobre 1922. Transcription Monumentsducher1418