Discours de M. Lapaire, écrivain
Mes chers compatriotes,
Si la terre berrichonne produit encore des moissons, si nos toits sont debout, si nous respirons librement l’air de nos plaines, si nous jouissons de l’heure présente, malgré les minutes pleines d’incertitude et d’anxiété que nous traversons, si nous vivons, enfin ! C’est à Eux que nous le devons, à ces Morts que nous honorons aujourd’hui.
Nous coulions des jours calmes, dans une paix laborieuse, lorsque la Guerre, l ‘épouvante des mères, a sonné le tocsin !
L’Allemagne, foulant aux pieds toutes les lois morales, tous les contrats entre nations civilisées, n’écoutant que son incommensurable orgueil, ses instincts de haine, sa soif de pillage et de domination, envahissait de nouveau la France.
Graves et calmes, vos fils, vos époux, vos frères, au premier appel, sont accourus sous les plis du drapeau de la République
Et ils se sont battus !
Pourquoi se sont-ils battus ? Pour sauver nos libertés, pour opposer une barrière à l’envahisseur qui allait porter jusque chez nous le massacre, les ruines, la servitude, pour détourner de nous et de nos enfants la honte de courber le front devant l’Allemagne, pour sauver notre terre millénaire, notre Langage, notre Histoire glorieuse, pour rester Français !
Français ! Vous entendez ce nom, enfant, vous qui êtes l’Avenir ? Portez-le avec orgueil ce nom, comme font tous les peuples du monde pour leur nationalité, mais portez-le surtout parce que vos pères, vos aînés, l’ont gravé dans vos cœurs en lettres de sang!7Ah ! Leur sang : Nos braves gars ne l’ont point épargné!
Serviteurs modestes et courageux, ils descendent des immortels soldats de l’an II qui repoussèrent les Impériaux à Bitche, le 27 Brumaire ; ils sont les arrières petits-neveux des vainqueurs de Magenta et de Solférino ; ils sont les petits-fils des Mobiots du Cher, que commandait en 70 d’Aurelle de Paladines et qui, après avoir résisté aux forces prussiennes au nord d’Orléans, se firent tuer jusqu’au dernier à Juranville !
Leur sang, ils l’ont donné sur presques tous les champs de bataille de la grande guerre : à Sarrebourg, Lunéville, Morhange, sut l’Yser, à Fère-Champenoise contre la Garde Impériale prussienne, au Bois d’Ailly, au bois Brûlé, à Bouchavesnes, Fauchois, la Louvière, au Tunnel de Tavannes, nauséabond tombeau au Ravin de la Mort, aux Eparges, en Lorraine, en Argonne, en Champagne, dans la Somme et les Ardennes, et enfin à Verdun ! Verdun… où le 95° de ligne, en 1916, eut l’honneur insigne d’être le bouclier de la France en résistant le premier au choc le plus formidable de l’Histoire !
Le Berry ? C’était le 85°, le 95°, le 29°, le 90°, le 152°, le 13° avec les Nivernais. C’était encore le 268°, le 285° les 290° et 295°; et combien d’autres, formant le 8° et ce 9° corps que l’on baptisa la deuxième division de fer.
C’est presque toute l’histoire de cette guerre, longue et féroce, sanglante, acharnée, qu’il faudrait évoquer en parlant d’Eux ; la guerre, avec ses privations, ses fatigues, ses souffrances, sa stagnation dans la boue gluante et liquide, ses nuits glaciales dans les trous d’obus remplis d’eau, son stoïcisme sous les bombardements, la défense d moindre coin de terre française… Voilà leur Passion douloureuse avant la Mort.
Alors que l’on vantait les prouesses des Bretons, la vaillance des Normands, la fermeté des Auvergnats et les Francs-Comtois, nul ne parlait des Berrichons. Et pourtant ! De leur bravoure, de leur abnégation je pourrais, moi, vous citer cent traits fameux ! Leurs noms ? Ils ne se sont pas soucié de les léguer à la postérité. Nos gars agissaient sans penser un instant qu’ils venaient d’accomplir un acte de suprême courage.
Voyez-vous, mes mis, je connais le Berrichon. Je sais ce que vaut ma race par ses défauts et ses vertus. Ce n’est pas de l’héroïsme à grands gestes qu’il a déployé pendant la guerre ! Le Berrichon n’aime pas le panache. Il accomplit son devoir sans forfanterie, sans crier : « Regardez-moi ! Admirez-moi ! »
On lui dit : « Il faut aller là ! » Et là, c’est la Mort. Il le sait. Il y va sans une plainte, sans un signe de découragement. Et il tombe, sa tâche accomplie. Il ne prononce pas de ces belles paroles qui semblent préparées d’avance pour les journaux ; il est brave avec simplicité, jovial sans ostentation et les mots qu’il prononce ont un goût de terroir, comme son vin !
Voilà pourquoi nous sommes plein de respect, de reconnaissance et d’admiration devant la simple grandeur et l’héroïque beauté avec lesquelles ils ont donné leur vie, sachant ainsi mériter l’amour de la Patrie et la pensée éternelle des Français !
Je vous disais tout à l’heure pourquoi ils se sont battus. Ils se sont battus encore pour une autre cause :
Ils ont fait la guerre à la guerre ; ils se sont battus, ils se sont fait faucher comme épis mûrs, parce qu’ils voulaient tuer la Guerre, le Guerre cruelle au cœur des mères, la Guerre qui tue la jeunesse, qui tue les amours, qui tue la vie, la Guerre qui n’est que ruines, larmes et sang !
Mais, vous le savez, l’horizon vers l’Est est toujours menaçant ! Ne semons pas le blé sans retourner la tête pour voir si l’ennemi ne se glisse pas derrière la grange !
Détestons la guerre, mais soyons toujours prêts à défendre nos droits, nos foyers et nos libertés. Sachons au besoin mourir comme ceux-là sont morts. Je plains ceux qui penseraient autrement, car si tous les morts pouvaient se lever, ils vous diraient, en tendant vers vous leurs longues mains d’ivoire, qu’ils ne regrettent pas d’être morts pour une si noble cause !
Est-il besoin même de troubler leur ombre pour cela ? Regardez autour de vous ! Voyez ceux qui sont revenus de la mêlée infernale, nos glorieux combattants, et ces martyrs, nos mutilés, ceux qui n’ont pu donner que des lambeaux de leur chair ou les rayons de leurs yeux… Que l’influence bienfaisante des morts et le grand exemple de ceux qui ont si bien servi vous rappellent qu’il y a dans la vie des devoirs qui méritent qu’on se sacrifie !
Aimer sa Patrie et la défendre est le premier devoir. Effacer ce nom de votre cœur et de votre esprit, ce serait supprimer de ce socle les noms que vous y avez fait graver.
La Patrie ? Ce sont les souvenirs de notre enfance. C’est la cendre des morts. C’est la terre où veille l’âme de nos aïeux et celle des héros !
La Patrie ? C’est une image qu’ils ont vue, eux, ceux que nous pleurons, qu’ils ont vue bien souvent, dans les tranchées, aux heures de lassitude et d’inertie, dans les mêlées, dans le feu, à travers les fumées des gaz asphyxiants, à la minute suprême de l’assaut… c’est une image qu’ils ont vue passer devant leurs yeux presque éteints, avant d’exhaler le dernier soupir, le toit fumant de la maison natale entre les branches !
Quelques mètres de terre, une chaumière et des cœurs qui s’aiment, suffisent pour créer une Patrie.
Le son du langage familier, la voix de l’enfant que l’on a conservé dans l’oreille et qui perce le tumulte des batailles : « Au r’voir papa ! » mais oui ! C’est de tout cela que la Patrie est faite !…
O mon pays ! Tous tes enfants ne sont pas revenus… Beaucoup n’auront même pas le dernier baiser de la terre maternelle ! Ils dorment, sans croix et sans couronnes, en de lointains Orients où ils étaient allés encore défendre la drapeau de la France, ou bien ils dorment dans les grands cimetières de Lorraine, de la Somme et des Flandres où ils sont couchés, coude à coude, cœur à cœur, soldats et capitaines, dans la fraternité, alignés comme les ceps de vos vignes !
O mères, ô femmes douloureuses, c’est à vous surtout que je m’adresse. Je sais bien qu’il n’était pas besoin de cette manifestation pour faire revivre votre souvenir ! Vous « le » verrez toujours à sa dernière permission, jetant son « barda » à ses pieds et vous ouvrant les bras en criant « Bonjour m’man ! » Depuis, vous regardez son portrait sur la cheminée, vous sortez les reliques ; des lettres, une citation, une fourragère, de pauvres effets, des papiers tachés de son sang !.. Et aujourd’hui vous avez quitté la maison, portant votre douleur dans vos deux mains, comme si c’était cotre cœur malheureux, pour le déposer aux pieds de ce monument du Souvenir..
Souvenir de ceux qui ont sacrifié leur jeunesse et leurs joies.. Souvenir qui place sur notre chère petite ville de Sancoins reconnaissante ! Souvenir que nous avons juré éternel car c’est en lisant leurs noms gravés sur cette pierre que les générations à venir se repasseront le flambeau !
O mères ! Blessés infinies ! Cessez de vous désespérer ! Ils ont voulu leur calvaire : Ils l’ont coulu pour la Justice, pour la Civilisation et pour la Liberté !
Ici, c’est la dernière station de leur sublime Chemin de Croix ! Cessez de vous désespérer ! Lorsque nos pauvres enveloppes mortelles seront descendues aux ombres éternelles, Eux, vos fils seront encore la Lumière !..
Source: Le Journal du Cher du 19 juillet 1922. Transcription Monumentsducher1418