Discours de M. Dubois
Mesdames, Messieurs,
Nous venons d’assister, il y a quelques instants, à la remise du drapeau par le grand chef militaire qui commande le 8° Corps, cérémonie guerrière, évocation de la victoire, de la joie du triomphe.
L’inauguration du monument aux morts de la guerre, c’est la tristesse, le chagrin renouvelé. Malgré l’éloignement du temps, qui sèche, malgré nous, les larmes, c’est le deuil qu’évoque cette colonne funèbre, c’est à travers un voile de crête qu’elle nous apparaît.
Dans nos occupations de tous les jours, dans nos travaux, tristes ou joyeux, pénibles ou faciles, le cauchemar de la guerre ne vient-il pas à chaque instant traverser nos esprits, nous rappeler nos douleurs, et à vous, anciens combattants, les heures passées tantôt dans la boue des tranchées, tantôt sous l’ardeur d’un soleil brûlant dans l’épouvante des assauts ?
Le bruit du canon tiré du Polygone de Bourges, le ronflement des avions d’Avord, ne nous fait-il pas souvenir de la guerre que nous croyions impossible, et qui nous a surpris en pleine tranquillité, venant à nous d’un pays presque inconnu, la lointaine Serbie ? Elle a duré quatre ans, laissant nos régions du Nord ravagées, la France accablée de dettes dont nous ne sentons pas encore le lourd fardeau, nos villages du Berry désolés de tant de malheurs, des veuves, des enfants orphelins, des parents qui ne se consoleront jamais.
Songeons cependant avec une immense reconnaissance à ceux qui, par le sacrifice de leur vie, ont relevé notre fierté nationale et rendu nos chères provinces d’Alsace et de lorraine à ceux grâce auxquels nous avons échappé, comme par miracle, à la servitude prussienne.
Que serait-il advenu de nous si nous avions succombé ! Quel esclavage nous attendait la ruine, la désolation et la honte !
Par ce qu’ils ont fait en 1870, par ce qu’ils ont fait dans nos malheureux départements envahis,le pillage, le meurtre, le dur despotisme, nous pouvons juger ce qui nous attendait si nous avions été défaits dans la dernières bataille.
En élevant des monuments à ceux qui sont morts pour nous, nous acquittons la dette sacrée du Souvenir. Les soucis politiques place ici ; quel sacrilège ce serait de faire de notre douleur un prétexte aux vanités d’une rhétorique banale !
L’inauguration d’un monument est comme la visite que nous faisons au cimetière sur la tombe où a disparu la dépouille mortelle d’un enfant tendrement aimé, où notre place est marquée quand viendra pour nous l’heure dernière. Nous nous rappelons ses tendresses, les mots qu’il prononçait, ses regards, ses dernières caresses. Hélas ! Les heures qui s’écoulent effacent les plus cruels chagrins. Je me souviens des cérémonie comme celle-ci, toutes proches de la guerre ; les yeux se mouillaient de larmes, les sanglots troublaient le silence. Ils me rappelaient ces cris déchirants entendus pendant la guerre et qui ne sortiront jamais de ma mémoire, alors qu’appelé par mes fonctions j’allais annoncer un malheur et où ma vue seule au tournant du chemin faisait comprendre la fatale nouvelle à la mère désespérée, au père pleurant silencieusement.
Nous sommes à quatre ans et demi de la paix, à neuf ans bientôt des premières heures de la tourmente, et les feuilles publiques sont encore remplies d’éclats de colère contre l’Allemagne, d’indignations de sa mauvaise foi, de haine contre sa duplicité.
Au Parlement, dans les Conseils généraux, dans toutes nos assemblées, des discours se font entendre, dans lesquels la fourberie de nos ennemis d’hier et d’aujourd’hui est stigmatisée comme elle le mérite.
Cependant, Messieurs, nous voulons la paix, la paix sur nos frontières du Rhin, la paix en Europe, la pais dans le monde. Nous ne voulons plus qu’on nous arrache nos enfants, qu’ils aillent périr sur les champs de bataille, agoniser dans les ambulances.
On disait autrefois ; La guerre est l’œuvre d’un despote, d’un roi ou d’un empereur. Les assemblées devraient être la sauvegarde de la paix éternelle. Au moment où es assemblées délibèrent, l’honneur est engagé, le drapeau est déployé, il faut marcher derrière le drapeau. Le Français est brave, il aime le courage, la vaillance ; il n’admet jamais l’humiliation de la Patrie et, alors, la foudre éclate.
Vous n’avez pas oublié la dépêche fameuse dans les annales du monde, du maréchal Foch : « Les hostilités sont arrêtées sur tout le front à partir du 11 novembre, à onze heures (heure française) ».
L’Allemagne venait de capituler. Nous étions en 1918 ; nous sommes en 1923.
Hélas, la guerre a continué ; guerre de pourparlers diplomatiques, guerre de menaces, guerre de discours avec des violences telles qu’en d’autre temps le canon eût tonné sans délai.
Guerre de mauvaise foi, de banqueroute, de duplicité, sui se traduisent d’un mot menteur dans la langue allemande : résistance passive.
Ce qu’il faut proclamer bien haut c’est que l’Allemagne est dans l’impossibilité de reprendre la guerre et que nous sommes, nous, en mesure de faire exécuter les conditions de la paix.
La France combat pour son droit.
La pays tout entier est uni pour le ferme maintien de nos légitimes exigences. Quelque opinion qu’on ait pu avoir, quelques appréhensions qu’on ait pu ressentir, quelque dures que soient les répercussions pour notre commerce ou nos industries, comme il nous arrive pour nos forges de l’Est, il faut marcher avec le drapeau et faire son devoir de bon Français.
Pendant la guerre sanglante et meurtrière, aux heures angoissantes, alors que mouraient nos enfants, il n’était pas permis de désespérer ; il fallait être sûr de la victoire.
Aujourd’hui aussi, la patriotisme exige de nous l’énergie, la fermeté, la confiance en ceux qui tiennent le gouvernail. Il n’est pas permis de compromettre le succès ni par des conseils de recul ou d’abandon, ni par une ardeur téméraire qui voudrait une offensive plus rapide et plus étendue.
On nous accuse de vouloir conquérir les provinces rhénanes ; jamais la France ne consentirait à donner ses enfants, à les vouer à la mort pour les conquêtes. Ce serait un crime. Les enfants de France marcheront par devoir pour défendre leurs foyers. Qui oserait leur demander le suprême sacrifice pour la sanglante gloire du conquérant ?
Messieurs,
Vous avez voulu honorer par ce monument ceux qui nous ont sauvé. Ils ont marché sous la mitraille, ils sont allée au devant des balles, dans les nappes de gaz asphyxiants, au milieu du bruit de tonnerre des éclatement. Ils sont tombés.
Ils ont peut-être senti venir la mort, ils ont pensé qu’ils donnèrent leur jeunesse pour le devoir et pour la Patrie. Les martyrs reçoivent dans l’autre monde la récompense éternelle.
Honorons nos morts ! Souvenons-nous ! Honorons leurs vieux parents, leurs veuves, leurs orphelins ! La trop modeste pension que leur sert la France ce n’est qu’une faible preuve de la gratitude de la Patrie. Joignons-y le public témoignage de notre impérissable reconnaissance !
Souvenir éternel aux braves de la commune de Saint Germain morts pour la France !
Source: Le Journal du Cher du 8 mai 1923. Transcription Monumentsducher1418